Le jeu stratégique
Un changement important est en cours dans le paysage des technologies financières au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Deux géants du secteur des télécommunications, Mobile Money Corporation (MoMo) de MTN et Orange Money (OM) d’Orange Cameroun, tous deux prestataires de services de paiement agréés (PSP), ont annoncé le lancement imminent de cartes prépayées virtuelles, respectivement en partenariat avec les leaders mondiaux des paiements Mastercard et Visa.
À première vue, cela représente une amélioration significative en termes de commodité pour les consommateurs. Mais pour les clients (institutions financières, investisseurs et entreprises opérant ou s’implantant dans la région), l’enjeu sous-jacent est bien plus important : il s’agit d’une étude de cas sur l’innovation réglementaire et le partenariat stratégique qui redéfinit le champ de bataille concurrentiel.
Cette initiative ne concerne pas seulement les nouveaux produits ; elle vise également à naviguer dans un cadre juridique complexe afin d’accéder à une source de revenus jusqu’alors restreinte : les paiements en ligne transfrontaliers.
1. Le casse-tête réglementaire : un mur autour de la CEMAC
Depuis la réglementation historique de 2018 de la CEMAC sur les services de paiement, les prestataires de services de paiement tels que MoMo et OM ont été autorisés à émettre des instruments de paiement. La définition large donnée par le régulateur à la notion de « carte de paiement » englobe clairement les cartes virtuelles, ce qui a permis de donner le feu vert juridique initial.
Il subsiste toutefois une limitation stricte : les PSP sont géographiquement confinés. Leurs instruments de paiement ne peuvent pas être utilisés pour des achats en ligne en dehors de la zone CEMAC. Ce pare-feu réserve le commerce international en ligne à un seul acteur : les banques traditionnelles.
2. La solution ingénieuse : l’externalisation comme levier stratégique
Pour contourner cette interdiction, les PSP ne transgressent pas les règles, mais orchestrent une manœuvre juridique sophistiquée. Ils s’associent à des banques (notamment Access Bank pour MoMo) afin de lancer ces cartes virtuelles dans le cadre d’une disposition spécifique : l’externalisation des opérations bancaires.
Voici l’architecture juridique :
- Une banque (l’entité agréée pour les paiements transfrontaliers) externalise la fourniture et la gestion des instruments de paiement, en l’occurrence des « cartes prépayées virtuelles », au PSP.
- Cela est autorisé par la réglementation de la COBAC, à condition que cela soit régi par un accord d’externalisation formel qui réponde aux normes strictes de la COBAC (Commission bancaire de l’Afrique centrale).
- La banque conserve le contrôle total et la responsabilité finale, tandis que le PSP tire parti de son immense base de clients, de la confiance accordée à sa marque et de son interface numérique pour la distribution et la gestion.
3. Pourquoi est-ce important ? Implications pour le marché
Il ne s’agit pas simplement d’une question technique. Cela représente une évolution cruciale du marché, le marché des paiements numériques de la CEMAC devant connaître une croissance annuelle de 25 % jusqu’en 2028 :
- Effacement des frontières : la frontière claire entre les banques et les établissements de paiement non bancaires est en train de devenir une zone de partenariat. L’avenir appartient aux écosystèmes, et non aux silos.
- Accélération de l’inclusion financière et du commerce numérique : des millions d’utilisateurs de services financiers mobiles auront, pour la première fois, un accès transparent aux marchés numériques mondiaux, libérant ainsi un immense potentiel économique.
- Nouvelle dynamique concurrentielle : les banques sont confrontées à la fois à une menace et à une opportunité. Elles risquent d’être désintermédiées de l’interface client, mais peuvent monétiser leur licence réglementaire grâce à des partenariats judicieux. Les nouveaux entrants doivent désormais envisager de s’associer à la fois à une banque et à un prestataire de services de paiement.
- Le contrôle réglementaire s’intensifie : le rôle du COBAC est renforcé. Le processus d’approbation préalable (un examen de 90 jours par le secrétaire général) pour ces accords d’externalisation constituera un filtre essentiel, garantissant la stabilité du système et la protection des consommateurs. Il faut s’attendre à un contrôle accru de l’intégration des critères ESG dans les futures approbations.
4. Considérations stratégiques pour les parties prenantes
- Pour les banques : évaluez votre stratégie de partenariat. Votre établissement est-il un partenaire d’externalisation potentiel ? Disposez-vous d’un cadre de conformité pour gérer ces risques et opportunités ? C’est l’occasion de tirer parti de votre bilan et de votre licence de manière innovante.
- Pour les investisseurs et les FinTech : le paysage FinTech de la CEMAC vient d’élargir son marché potentiel. Recherchez des modèles commerciaux qui tirent parti de ce modèle de partenariat entre banques et PSP ou qui offrent des services complémentaires (par exemple, prévention de la fraude, gestion des devises pour les flux transfrontaliers).
- Pour les multinationales : préparez-vous à une nouvelle vague de consommateurs connectés en Afrique centrale. Vos modèles de commerce électronique, de contenu numérique et de prestation de services ont désormais une voie d’accès plus claire depuis cette région.
Un plan d’action pour l’avenir

Le lancement des cartes virtuelles MoMo et OM est un événement marquant. Il démontre que, dans le cadre réglementaire rigoureux de la CEMAC, l’innovation prospère grâce à la collaboration plutôt qu’à la confrontation.
Les acteurs qui réussiront dans cette nouvelle phase seront ceux qui comprendront non seulement la technologie, mais aussi l’ingénierie juridique et réglementaire qui la rend possible.
Cette évolution crée un précédent qui devrait catalyser une vague de partenariats structurés similaires – surveillez les premières décisions de la COBAC après son lancement, prévues pour la mi-2026 – qui remodèleront fondamentalement le paysage des services financiers en Afrique centrale.
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Avertissement : Cet article est publié à titre informatif uniquement et ne constitue pas un avis juridique.


